[...] lire est une obscénité bien douce. Qui peut comprendre quelque chose à la douceur s'il n'a jamais penché sa vie, sa vie tout entière, sur la première page d'un livre ? Non, l'unique, la plus douce protection contre toutes les peurs c'est celle-là - un livre qui commence. (A. Baricco, Châteaux de la colère, trad. Françoise Brun, p.82, Points P373)

Gilles G. Jobin
Buckingham, QC, Canada
Dernière mise à jour : 13 février 2008
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Épigraphe

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(in-si-pit). n. m. invar. (1887, LITTRÉ  mot lat., 3e pers. sing. indic. de incipere, « commencer »). Se dit des premiers mots d'un manuscrit, d'un livre...
[Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Tome Troisième, 1963. Paul Robert, p.687]

La collection répertorie actuellement
765 œuvres de 435 auteurs

Marcel Schwob
Coeur double/Mines
 Editions 10/18, n°1298
Vobis rem horribilem narrabo... mihi pili inhorruerunt.
T.P. ARBITRI, Satirae.

Nous étions couchés sur nos lits, autour de la table somptueusement servie. Les lampes d'argent brûlaient bas ; la porte venait de se fermer derrière le jongleur, qui avait fini par nous lasser avec ses cochons savants ; et il y avait dans la salle une odeur de peau roussie, à cause des cercles de feu par lesquels il faisait sauter ses bêtes grognantes. On apportait le dessert : des gâteaux au miel chaud, des oursins confits, des oeufs chaperonnés en beignets de pâte, des grives à la sauce, farcies de fleur de farine, de raisins secs et de noix. Un esclave syrien chantait sur un mode aigre, tandis qu'on passait les plats. Notre hôte effila entre ses doigts les longs cheveux de son mignon, étendu près de lui, se piqua gracieusement les dents avec une spatule dorée ; il était ému par de nombreuses coupes de vin cuit, qu'il buvait avidement, sans le mêler, et il commença ainsi avec quelque confusion :
«Rien ne m'attriste plus que la fin d'un repas. Je suis obligé de me séparer de vous, mes chers amis. Cela me rappelle invinciblement l'heure où il faudra vous quitter pour tout de bon. Oh ! oh ! que l'homme est donc peu de chose ! Un hommelet, tout au plus. Travaillez beaucoup, suez, soufflez, faites campagne en Gaule, en Germanie, en Syrie, en Palestine, amassez votre argent pièce à pièce, servez de bons maîtres, passez de la cuisine à la table, de la table à la faveur ; ayez les cheveux longs comme ceux-ci, où je m'essuie les doigts ; faites-vous affranchir ; tenez maison à votre tour, avec des clients comme j'en ai ; spéculez sur les terrains et les transports de commerce, agitez-vous, démenez-vous : depuis l'instant où le bonnet d'affranchi vous aura touché la tête, vous vous sentirez asservi à une maîtresse plus puissante, dont aucune somme de sesterces ne vous délivrera. Vivons, tandis que nous nous portons bien. Enfant, verse du Falerne»[...]


Bohumil Hrabal
Moi qui ai servi le Roi d'Angleterre
Trad. Milena BRAUDRobert Laffont
1
UN VERRE DE GRENADINE


Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.
J'étais à peine arrivé à l'hôtel que le patron me prit à part pour me dire , en me tirant l'oreille gauche [...]


Georges Perec
Un homme qui dort
 Folio n°2197
Dès que tu fermes les yeux, l'aventure du sommeil commence. À la pénombre connue de la chambre, volume obscur coupé par des détails, où ta mémoire identifie sans peine les chemins que tu as mille fois parcourus, les retraçant à partir du carré opaque de la fenêtre, ressuscitant le lavabo à partir d'un reflet, l'étagère à partir de l'ombre un peu plus claire d'un livre, précisant la masse plus noire des vêtements suspendus, succède, au bout d'un certain temps, un espace à deux dimensions, comme un tableau sans limites sûres qui ferait un très petit angle avec le plan de tes yeux, comme s'il reposait, pas tout à fait perpendiculairement, sur l'arête de ton nez, tableau qui, d'abord, peut te sembler uniformément gris, ou plutôt neutre, sans couleurs ni formes, mais qui, assez vite sans doute, se trouve posséder au moins deux propriétés : la première est qu'il s'assombrit plus ou moins selon que tu fermes plus ou moins fortement tes paupières, comme si, plus précisément, la contraction exercée sur la barre de tes sourcils lorsque tu fermes les yeux avait pour effet de modifier l'incinaison du plan par rapport à ton corps, comme si la barre de tes sourcils en formait la charnière, et, par conséquent, bien que cette conséquence n'ait pas l'air démontrable sinon par l'évidence, de modifier la densité, ou la qualité, de l'obscurité que tu perçois ; la seconde est que la surface de cet espace n'est pas du tout régulière, ou plus précisément, que la distribution, la répartition de l'obscurité ne se fait pas d'une manière homogène : la zone supérieure est manifestement plus sombre, la zone inférieure, qui te semble la plus proche, bien que déjà, évidemment, les notions de proche et lointain, haut et bas, devant et derrière, aient cessé d'être tout à fait précises, est, d'une part, beaucoup plus grise, c'est-à-dire non pas beaucoup plus neutre comme tu commences par le croire, mais bel et bien beaucoup plus blanche, et d'autre part contient, ou supporte, une, deux, ou plusieurs sortes de sacs, de capsules, un peu l'idée que tu te fais d'une glande lacrymale, par exemple, à bords minces et ciliés, et à l'intérieur desquels tremblent, s'agitent, se tordent des éclairs très très blancs, parfois très minces, comme de très fines zébrures, parfois beaucoup plus gros, presque gras, comme des vers.